"Chaque chose sacrée doit être à sa place"

Dans son livre "la pensée sauvage" Claude Lévi-Strauss établit la distinction entre la pensée magique et la pensée scientifique  mais il rapproche néanmoins ces deux phénomènes au sein du soucis de l'identification et du classement. 

Le titre du blog est une citation de cet ouvrage qui se poursuit ainsi "Chaque chose sacrée doit être à sa place" notait avec profondeur un penseur indigène (Fletcher, "the Hako : A Pawnee ceremony", Washington DC 1904). On pourrait même dire que c'est cela qui la rend sacrée, puisqu'en la supprimant , fût-ce par la pensée, l'ordre entier de l'univers se trouverait détruit. Elle contribue donc à le maintenir en occupant la place qui lui revient". Peu avant dans son ouvrage, citant Simpson (Principles of animal taxonomy, New-York 1961), Lévi-Strauss relève cette phrase : "Pourtant le postulat fondamental de la science est que la nature elle-même est ordonnée... Dans sa partie théorique, la science se réduit à une mise en ordre, et ... s'il est vrai que la systématique consiste en une telle mise en ordre, les termes de systématique et de science théorique pourront être considérés comme synonymes." 

 

Dans son livre "Sur les falaises de marbre" Ernst Jünger illustre le combat entre la science, synonyme de sagesse et la barbarie, illustrée par un Grand forestier, chef de bande destructeur, en mettant dans le rôle des scientifiques, une fraternité d'herboristes retirée au bord d'une Marina . Leur plus grand plaisir dans le recueillement et la lenteur est d'inventorier les plantes qui les environnent alors même que le désordre et la diffusion du chaos par le grand forestier semblent imminents. 

Chacun à leur manière, Lévi-Strauss et Jünger ont magnifié la fonction d'inventaire de la nature par l'homme. 

Nommer, ordonner, mettre chaque chose à sa place sont autant de patientes opérations, dont le bénéfice se cumule génération après génération grâce à la transmission par l'enseignement oral ou par la rédaction de livres. 

Alors que j'étudiais, lors de cours de géomorphologie, je trouvais parfois étrange de devoir apprendre à nommer toutes les formes de relief, les types de roches, sans que cela ne semble augmenter pour autant mon intelligence. Je n'avais pas conscience à cette époque que, si apprendre le nom d'une chose ne demande pas d'intelligence particulière, hormis un effort de mémoire, en revanche la pensée ne peut s'abstraire de ces briques longuement empilées dans le cerveau et qui deviennent les éléments de référence pour établir des rapprochements, des observations logiques et bien évidemment des déductions scientifiques.

Désormais c'est dans la vigne que s'exerce cette inventaire. Je m'efforce de nommer toutes les plantes et tous les arbres qui poussent au milieu du vignoble et dans son pourtour. Je cherche le nom des animaux qui s'y meuvent, des insectes qui l'habitent, des champignons qui le colonisent. Les éléments minéraux et organiques font aussi l'objet de mon attention. Sur quelques hectares, il n'y a jamais assez de temps disponible pour venir à bout de cette démarche. En attendant une maîtrise convenable de mon environnement , il apparaît déjà que je ne peux plus regarder une lisière, une bande enherbée sans y faire des constats, sans exercer ma sagacité. Sans cette connaissance du nom des choses et des qualités diverses qui les caractérisent, ma vision du paysage serait simplement d'ordre esthétique. Combien de citadins disent s'ennuyer à la campagne ! Ils ne voient dans la nature que des couleurs vertes et brunes, dans les collines que des formes désordonnées et  sous leur pied une boue qui salit. C'est que la nature s'apprend, s'apprivoise, que sa mécanique est tellement complexe par ailleurs qu'il peut être tentant de n'y voir que des tableaux impressionnistes. 

Nous sommes bien loin du vin en apparence mais l'histoire des raisins, fruits d'approximations techniques , issus des contingences les plus diverses, reste malgré tout déterminée par cette cohortes d'éléments vivants ou inertes à nommer, à classer, à inventorier.

 

 

Écrire commentaire

Commentaires : 0