Les vendanges, de l'image d'Epinal à l'épinette.

vendanges 2016 et l'alignement des planètes.

Cela dura presque un mois, durant lequel les prévisions météorologiques tinrent lieu de mantras. A compter du premier matin, lorsque les paniers commencèrent à peser, les obligations de tout ordre s'effacèrent devant l'impératif de la récolte. Toute mon énergie lui  fut consacrée et les nécessités administratives, commerciales ou relationnelles furent reléguées dans l'ombre.

 

La temporalité des vendanges est calibrée par les règles communes à tous, la durée du jour, le code du travail et tout ce qui régit nos vies. Pourtant, la perception du temps est altérée par la continuité totale du travail qui, devenue toile de fond du quotidien, impose une nouvelle trame à l'existence, une nouvelle façon de vivre.

 

2016 fut l'année de l'alignement des planètes, qui permit en tout sérénité d'égrainer les journées de cueillette, puis d'intercaler les longues opérations au chai, les  heures de nettoyage nocturne, les monotones séries de remontages matinaux. Les journées furent belles et souvent si chaudes à midi qu'il fallut mettre en place des pare-soleils au dessus des bastes, de la table de tri et du pressoir.  Les secs ne furent vendangés que le matin puis le mois d'octobre arrivant, les températures devinrent idéales pour travailler à l'aise une fois passés les débuts de matinée réfrigérants.

 

Les vendanges ne sont pas des fêtes commerciales, où l'on sert le vin des années précédentes précisément au moment où il faut plutôt se concentrer sur ceux de l'année en cours. Vendanger au milieu des bois, loin du village, loin de la grande ville, c'est travailler dans l'anonymat, sans même que le hameau tout proche ne s'en émeuve. L'activité qui bruisse, qui vrombit, qui jacasse, qui interjecte, qui provoque joie, fatigue, satisfaction dans son intraitable progression vers l'aboutissement, se vit sans aucun autre témoin que les protagonistes eux-mêmes. C'est une pièce sans spectateur, une pièce pour le plaisir de l'art. Les vendangeurs y gagnent vaillamment un salaire digne mais sans excès au regard des efforts accomplis. Quant au vigneron, il joue tout le revenu d'une année, toute la célébration ou l'opprobre, la gloire ou la honte. Quelle drôle d'idée de s'associer ainsi à l'image de son produit, mais c'est inévitable quand on personnalise autant le vin pour le rendre unique, plaisant, aussi sympathique qu'on est censé l'être soi-même.

 

Le mois avance, le sommeil qui manque un peu plus chaque matin, devient un but en soi. Les cuves qui sont presque toutes remplies font l'objet de casse-têtes dès lors qu'il s'agit d'en transvaser une. Le silence des nuits étoilées vient à peser et je languis de la compagnie des miens  .  J'en arrive alors à ne vouloir que du trivial, du futile et prendre un café en terrasse en écoutant les bruits du marché, un journal sur les genoux suffit à mon bonheur.  Les petites plaies se sont accumulées et les mains engourdies, noircies aspirent au repos.

 

Quand arrive le moment, où les parcelles vendangées surpassent largement en nombre celles où les raisins attendent encore leur tour, le soulagement commence à infuser dans l'esprit embrumé. Une année à venir se dessine à l'orée de l'hiver. Le vin sera bon, l'essentiel consistera à ne pas le gâcher par de malencontreuses opérations ou maladresses. Les barriques tout au contraire vont lui donner la patine nécessaire et dompter ces tanins massifs et impétueux légués par deux mois et demi de sécheresse.

 

Les factures accumulées sur le bureau, les relances à effectuer, les portes-ouvertes qui arrivent à grand-pas, rappellent que la viticulture n'est pas un monde clos mais bien une activité économique qui nourrit les travailleurs et alimente une chaîne de valeur. On sort tout abasourdi d'un voyage en terres de vendanges, c'est une inclusion temporelle, un pas de côté, une portion de vie indispensable, précieuse, usante et stimulante.  Les jour de vendanges avec leur lot de décisions, d'adaptations au réel pour lui donner le plus possible un goût d'irréel forment au final une histoire qui se résume dans le mot millésime.

 

Je remercie tous celles et ceux qui m'ont accompagné dans cette bulle au coeur de la clairière de Manine,  entre les deux ruisseaux du même nom, sur ces terres pauvres et caillouteuses de Graves, qui firent le 2016.

souvenir de 2015

fin de service nocturne


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Commentaires : 1
  • #1

    Fabrice Reynaud (dimanche, 04 décembre 2016 12:17)

    Bravo, une tres belle lecture : la belle réalité d'un grand vigneron honnête et méritant.