Le primat contestable du vin sur la vigne

A l'époque où les primeurs vont occuper le devant de la scène, l'objet de toute notre attention va une fois de plus se tourner vers le vin, même pas encore élevé. C'est un prodige que d'arriver à intéresser avec un produit en cours de polissage. Mais  va t-on parler de viticulture lors des primeurs ? Bien sûr que non.!  Le sujet agricole n'intéresse qu'à la marge le plus grand nombre, il ne préoccupe que les spécialistes , les chefs de culture, les conseillers agronomiques et les particuliers quand ils ont des interrogations liées aux pratiques plus ou moins respectueuses de l'environnement.

Et pourtant la viticulture est bien une culture, la vigne est un type de verger.

Quand les vignerons se rencontrent dans les instances officielles , ils ne parlent que de rendement, de cours du vrac, de négoce, de foires, de la promotion de leur appellation, d'image du produit. Les problématiques de la vigne ne sont traitées que lorsqu'une maladie perturbe le rendement comme le syndrome du dépérissement du pied appelé esca, ou bien l'épidémie de flavescence dorée. Jamais ou excessivement rarement le sujet des pratiques culturales ne va être abordé comme un sujet de débat ou d'émulation. L'émulation passe toujours par le vin, par le biais des concours, des dégustations, de la compétition commerciale. Les jeunes diplômés de la filière considèrent le diplôme d'oenologue comme un graal et une grande majorité d'entre eux souhaite travailler dans les chais plutôt qu'à la vigne. 

Il faut le reconnaître, le fait que l'activité du vigneron soit viti-vinicole, qu'elle aboutisse au vin, issu d'une transformation plus que complexe du produit brut, le raisin, conduit à percevoir la finalité comme le seul point digne de jugement et de comparaison et ce d'autant plus que la boisson génère un plaisir qui augmente encore plus le désir de connaissance. 

L'engouement pour les nouveaux modes de protection du vignoble (bio, biodynamiques) sont quant à eux des trompe-l'oeil car finalement ils ne suscitent de l'intérêt que dans la mesure où ils concourent à la suppression des moyens de lutte purement chimiques. Mais la viticulture ne se réduit pas à cela, elle concerne un spectre très large de compétences partant de la connaissance des sols jusqu'à la maîtrise des gestes pour conduire la vigne en passant une utilisation judicieuse et appropriée du machinisme.

Il est également symptomatique de considérer ce que l'industrie oeno-touristique propose. L'offre est toujours à base de visite de chais, de dégustations commentées tandis que la vigne est cantonnée à son rôle décoratif au bord des routes ou en fond de tableaux derrière les châteaux. Tout juste envisagera t-on pour le folklore de couper une grappe lors des vendanges.

Il ne s'agit pas pour moi de demander qu'on remercie les ouvriers viticoles comme à Cannes on rend grâce aux éclairagistes et aux maquilleuses pour faire bonne figure et tenter de faire accroire qu'on est pas trop imbu de soi-même. Il s'agit de recentrer le débat sur l'origine profonde du goût du vin qui provient de celui du raisin. Certes, la vinification, l'élevage et les mouvements du vin de le chai, vont sublimer, abîmer ou tout simplement transformer perpétuellement le goût jusqu'à la mise en bouteille mais et c'est quasiment un truisme, un bon raisin produira avec peu d'effort et peu d'intrants un bon vin.

Ne vaut-il donc pas la peine de se demander comment pousse la vigne sur un sol et sous un climat donné, comment on maîtrise sa vigueur, comment on la nourrit sans la gaver, comment on la fait bien vieillir, comment on la soigne, comment on la dirige sans la traumatiser, comment on la dompte sans la dénaturer ?

Ces sujets ne méritent-ils pas plus de débat que de savoir si les Bordeaux tiennent le haut du pavé ou si l'Italie menace la prétendue suprématie de la France, ou si la côte de tel grand cru est passé sous tel autre ? 

La culture de la vigne est une activité passionnante, tout autant scientifique qu'artisanale, rationnelle qu'intuitive, fruit d'un savoir et d'une expérience, faite d'erreurs, de cataclysmes et de millésimes parfaits. La viticulture se juge à l'aune du vin qu'elle concourt à produire mais pas uniquement, elle s'inscrit aussi dans une culture pluri-millénaire, comme une activité manuelle et technique, qui façonne une ruralité particulière si nettement perceptible en Gironde, qu'elle en est devenu l'identité et le symbole.

Tout cela conduira à d'autres développements en s'attachant aux aspects particuliers de la viticulture au cours des saisons.

 

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