De l'éphémère qui se conserve.

château de Sauvage 2004 premier millésime
château de Sauvage 2004 premier millésime

Francis Ponge n'avait que 20 minutes disponibles chaque soir pour composer une poésie. De là sont nées les descriptions d'une crevette, d'une huître et d'une orange, autant de petits objets littéraires, vites lus, dont l'intensité et la condensation permettent d'atteindre plusieurs vérités à travers les facettes sémiologiques des mots traduisant les choses. Quel rapport cela a t'il avec le vin ? Un lointain rapport puisque la poésie peut être lue et relue à l'infinie sans s'user, on peut y découvrir sans cesse des sens nouveaux tandis que le vin, produit limité par les ressources annuelles de la terre, ne peut être bu qu'un nombre limité de fois d'une part et en quantité raisonnable d'autre part pour pouvoir être apprécié avec lucidité. Plutôt faudrait-il préciser la bouteille de vin plutôt que le vin, car c'est sous cette forme qu'il attend son heure chez l'amateur, celui qui achète, stocke puis un jour après des années d'oubli, exhume de sa cave. Il peut évidemment avoir bien des bouteilles d'un même propriétaire, d'un même millésime, mais généralement le temps passant, les vieilles bouteilles deviennent des objets uniques  ou presque, dont l'ouverture acquiert, du fait de l'ancienneté du millésime, un caractère d'expérience exceptionnelle. Et c'est là qu'apparaît le paradoxe du caractère éphémère de la dégustation, à chacun de ses stades d'ailleurs, ouverture, premier nez, puis multiples olfactions avec la certitude qu'après quelques heures d'aération, la plénitude des qualités commencera à sombrer dans les affres de l'éventement. Cette bouteille, qu'on imagine remplie, habillée, transportée, passée de mains en mains puis couchée à 15°c dans un cellier des années durant, aura été attendue tout ce temps pour une brève expérience.

Attendre le moment parfait de maturation est donc une quête de plus d'absolu, poursuivi par l'homme (ou la femme) , une quête qui peut le faire vibrer par le plaisir de l'attente mais ne comblera ses sens que le temps d'un repas.  Le rapport avec Francis Ponge cité en exergue prend maintenant un peu mieux sa place dans l'analogie. Les prouesses littéraires naissent parfois des contraintes imposées ou subies par les auteurs, qu'on pense à l'oulipo ou à Ponge composant dans des créneaux archi réduits. La contrainte imposée par le temps long de la conservation puis du temps court de la dégustation est une sorte d'oulipo oenologique qui peut conduire au nirvana sensoriel. C'est aussi une illustration de ce qu'est notre vie, une longue attente parfois comblée, parfois trompée pour atteindre des objectifs par définition éphémères, tel un poste important, un siège électoral, la notoriété, un voyage lointain, la passion amoureuse contrariée,  une prouesse sportive, une ascension, toutes choses qui sont d'autant plus marquantes qu'elles auront été courtes mais qu'elles auront été longtemps désirées.

Est-ce à dire que si le vin vieux coulait du robinet on l'apprécierait moins ?  Je laisse au soin du  lecteur  la poursuite de la réflexion.