homo urbis ou homo arvensis

Sans vouloir trop théoriser mon sentiment, je voudrais faire partager ce qui distingue la perception de l'environnement quand on vit en ville ou à la campagne. J'ai déjà entendu que la différence géométrique principale tenait à l'horizontalité des lignes naturelles dans nos contrées douces de plaines, à la perspective souvent lointaine sur laquelle peut se poser et reposer le regard. Même en contexte montagnard, la nature reste constituée de courbes en v, en sinusoïdes souvent apaisantes avec l'effet de l'altitude et là aussi des vastes dimensions que peut embrasser notre vue.  La ville est bien souvent constituée d'une série d'obstacles strictement verticaux qui se muent parfois en longs tunnels, esthétiquement beaux ou ennuyeux mais toujours proches, toujours conçus selon une logique orthogonale. D'ailleurs les quartiers les plus prisés sont souvent les plus alambiqués, ceux qui nous surprennent par la courbe des rues et parfois des façades ou bien les bords de fleuves ou de rivières.

 

Mais là n'est pas mon propos. Je préfère m'attacher aux êtres vivants que l'on croise dans l'un ou l'autre univers. Quand je flâne en ville, ce sont toujours les silhouettes et les visages qui occupent mon esprit parce que chaque personne croisée est une personne rencontrée, c'est à chaque fois un monde à peine abordé, trop vite quitté. La multitude des citadins rend l'entreprise de la rencontre impossible, il faut donc rester indifférent par impossibilité de faire autrement, mais il n'en reste pas moins que tous ces visages sollicitent l'attention, créent des ébauches de contacts tout de suite avortés et qu'un sentiment de malaise peut en naître. Plus jeune, il m'était impossible de rester seul dans les grandes villes car le silence dans lequel je m'enfermais rentrait en conflit avec la foule pleine de promesses qui envahissait mes yeux et ma tête.

Par un grand effet de contraste, il est possible quand on travaille à la vigne de ne croiser dans la journée aucun visage inconnu, ne croiser parfois même presque personne. L'attention se porte alors sur le monde animé des plantes et des animaux de toute taille. Là, le décalage de nature entre l'humain et ce qui l'entoure le place en position d'observateur . La rencontre ne peut passer que par là, il n'y a donc pas de frustration, pas de malaise. Une feuille, un arbre, un carabe, un opilion, un collembole, un rouge-queue, un geai, une mésange, un caillou, un âne flanqué d'un mouton, voilà mes compagnons de la journée. Ils me remettent à ma place, pas au centre du monde mais tel un nom dans cette liste, un homme dans un champs de vignes, homo arvensis comme calendula arvensis, comme toutes les espèces en arvensis.

 

Là où nous devons être, cela résulte parfois d'un choix, parfois d'une contrainte, mais nous avons vraisemblablement tous besoin d'un peu de ces deux mondes.,