Courte biographie environnementale

Ayant bientôt atteint le demi-siècle d'existence, il m'arrive de constater que ma vision du monde a subi d'énormes variations au grès du temps, des évènements et de l'expérience acquise. La prise en compte de l'environnement n'a pas été immédiate par exemple même si elle jalonne toute ma vie mais sans forcément avec la dimension écologique.

Né en 1970 au temps de la consommation triomphante, ayant grandi dans des cités péri-urbaines sans grand contact avec les prés et les forêts, il m'a fallu attendre l'âge de 8 ans pour découvrir la liberté au coeur de la pinède provençale et sentir l'impérieux besoin de contact avec le grand air. Déjà des personnes indélicates déversaient non loin du mas où nous habitions des détritus dans les chemins et avec une bande d'amis nous avions formé une société secrète appelée les DDLN  (défenseurs de la nature) . Logés dans une cave, nous préparions des expéditions pour disséminer du verre pilé sur la zone des décharges et ainsi punir les contrevenants en espérant crever leurs pneus.

A 11 ans je dus partir dans une petite ville et avec regret, je vécus loin des pins. A 13 ans je renouais avec la proximité rurale et  durant deux ans avec un petit voisin en guise de binôme nous lançâmes des expéditions à vélo pour dénicher des trésors dans les fermes que nous pensions être abandonnées. A 15 ans je partais en pension et seule l'herbe me tint compagnie au printemps, l'herbe tondue mais chaleureuse qui permettait de passer le spleen adolescent dans de bonnes conditions. Quand la saison le permettait nous allions au bord d'une rivière échapper à la promiscuité des chambrées et au bruit et aux musiques imposés par autant de volontés en conflit. A 20 ans j'entrais dans l'armée avec de longues plages d'attente dans la campagne, les camps à guetter, à scruter, à écouter des indices de présence humaine mais du même coup en découvrant le bruit du vent et des feuilles, celui des branches qui craquent, des lézards sous les feuilles. J'ai dormis dans des bosquets, sur des ronces, sous la pluie, j'ai marché par tous les temps sous les étoiles et traversé les prés des ruminants, les vergers et les vignobles, les montagnes et les cours d'eau. Bien sûr il y avait des odeurs parasites, des bruits assourdissants de chars ou de véhicules blindés, il y avait la charge pénible sur le dos et l'encombrant armement à ne jamais quitter de l'oeil. Mais pour autant, sans vraiment le comprendre, je sentais que cette vie là valait mieux que les journées tranquilles dans les casernes, où les tâches administratives, les cours ennuyeux ou les inspections en tout genre, ne pouvaient pas rivaliser avec la liberté du terrain et son temps circulaire. 

Vint le temps de voir l'Afrique, l'Amazonie ,des déserts minéraux ou végétaux et la sensation de ne rien connaître, d'être une petite chose périssable et très fragile.

Redevenu civil, je n'envisageais plus qu'une vie entre la terre et le ciel, sans bureau  ni tour de verre pour me couper du monde.

Après une reconversion dans la viticulture, j'appris tout ce que le système de l'enseignement agricole a bien voulu me transmettre. Au début du XXI ème siècle, les tours jumelles en feu, on sentait bien qu'une nouvelle ère remplie de dangers et d'incertitudes commençait sans pour autant déjà percevoir que les questions d'écologie seraient très vite déterminantes. Les cours n'étaient faits que de solutions simplistes, fondées sur les analyses chimiques du sol, avec des remédiations chimiques pour les amendements et les maladies fongiques ou les infestations d'insecte. Rien n'était encore perceptible des dangers des pesticides. Durant mes stages dans le Médoc, lorsque je comptais des petits prédateurs d'acariens toute la journée au revers des feuilles et qu'un traitement avait lieu sur ma parcelle, nous tournions simplement le dos quand le pulvérisateur passait près de nous ! Voilà dans quelle disposition d'esprit, je découvrais le monde agricole.

Par la suite, bon petit soldat du système, j'ai restitué mes cours en qualités de chef de culture, j'ai désherbé les vignes , j'ai manipulé les produits avec des gants et un petit masque quand mes ouvriers pensaient que cela ne correspondaient pas à leur conception de la virilité. Mais malgré tout, à force de lire les étiquettes des bidons dont j'avais appris par coeur tous les composants en BTS, j'ai peu à peu pris conscience de leurs dangers et essayé de trouver des alternatives.

Vite passé à mon compte, le château de Sauvage était sur pied en 2004. 5 hectares de vignes avec en 2005 un chai tout neuf.

Il m'a fallu entre 5 à 10 ans pour faire évoluer mes pratiques. J'ai compris dans un premier temps que les insecticides étaient la cause des pullulations d'insecte, que dans ma clairière, la forêt étant majoritaire, je n'avais tout simplement qu'à laisser faire les oiseaux, les lézards, les opilions (photo ci-dessus) et tous les auxiliaires. J'ai appris à lire le sol au travers des plantes qui y poussaient avec les encyclopédies de Gérard Ducerf.

J'ai tout de suite abandonné les herbicides par la simple intuition que tuer les plantes en mettant des produits dans le sol sur lequel on a sa culture est pour le moins incongru. Je n'ai pas eu trop besoin d'évoluer depuis et les récentes découvertes sur le lien entre cancer et herbicide chimique n'est plus à prouver du moins pour l'opinion commune.

En revanche, il m'a fallu du temps pour oser renoncer à l'arme curative, l'arme systémique qu'offre l'industrie chimique aux vignerons dont tant d'incertitudes et d'aléas diminuent l'audace au fil des avanies et des millésimes difficiles. Ce n'est que par petites touches, par des essais partiels que petit à petit j'ai réduit les fongicides de synthèse. Les vendeurs et tout le système autour sont très performants pour faire douter. Tout agriculteur a peur de perdre sa récolte et en jouant sur cette angoisse quasi atavique, il est très facile de vendre une "garantie" quel qu'en soit le prix pour soi-même ou son entourage.

Lors d'un salon, j'ai été hébergé par un Champenois qui se vantait d'avoir traité ses pommes de terre tous les trois jours toute sa carrière et ne faisait pas le lien avec le lymphome de sa fille à 30 ans dont elle a fort heureusement réchappé. En me confrontant à cette réalité, j'ai perçu que j'étais passé de l'autre côté, que je ne pouvais plus me sentir solidaire d'un tel aveuglement.

Tout vigneron ou viticulteur aime son métier, est fier de ce qu'il fait mais un certain conformisme ambiant limite les évolutions des mentalités, freiné par un syndicalisme aux intérêts convergents avec ceux de l'agro-industrie.

Le besoin de transmettre des sols fertiles devrait conduire le plus grand nombre à évoluer tout comme moi-même bien qu'amoureux de la nature depuis mon enfance, il m'a fallu passer par toutes les étapes d'une prise de conscience.

Et le chemin n'est pas fini, je sais bien que par facilité, on utilise trop les tracteurs, que les pulvérisations même agrées bio ne sont pas inoffensives et que le recours à des solutions de plus en plus naturelles et recyclables sont encore à inventer.

IL me faudrait presque deux vies et je tâcherai au moins de poursuivre l'aventure jusqu'au moment où il faudra transmettre à une génération avide d'action le soin de perpétuer la dynamique en cours.

 

Écrire commentaire

Commentaires: 0