zone critique

Serions nous entrés dans la zone critique, cet instant où les prédictions catastrophistes jamais réellement crues par l'opinion trouvent des premiers signes de matérialisation laissant envisager à l'échelle de notre existence humaine le début d'un point de non-retour ? Cette expression commune se télescope alors avec un concept très éclairant qui porte le même nom

 

Dans un livre d'entretien avec Nicolas Truong ("habiter la terre" éditions liens qui libèrent), Bruno Latour évoque dans une optique écologiste le concept de "zone critique" et pour moi à la façon de Flaubert dans l'Education sentimentale "ce fut comme une apparition". 

Scientifiquement cette expression désigne le milieu « entre le ciel et les roches », où interagissent l’eau, les gaz, les minéraux des roches pour donner naissance au sol, aux eaux, aux êtres vivants qui la peuple (1).

Cette notion est vertigineuse dans la mesure où elle désigne topograghiquement là où tout se joue pour nous et parce qu'elle met en évidence la grande fragilité des conditions favorables à la vie. 

Nous rêvons de grands espaces, de voyages lointains et face à de grands arbres ou à de hautes tours, nous sommes ébahis par la majesté, la grandeur des réalisations humaines ou naturelles. Nous nous sentons facilement petits et cela nous conduit à considérer  que le monde habitable est immense. Il l'est par rapport à nous, mais cette surface terrestre où tout nous semble infini n'est qu'un film à l'épaisseur ténue , à l'image des biofilms qui se développent parfois sur les parois des cuves de vinification. 

Par ailleurs nous savons que bien des sols sur la planète sont impropres pour l'agriculture , que les zones habitables sont  restreintes pour des raisons liées le plus souvent à l'accès à l'eau. Cette terre immense est donc doublement bornée si on considère les espaces habitables restreints et la fine épaisseur en jeu là où la vie s'épanouit.  Quand on creuse l'idée de zone critique, il ne s'agit précisément pas de surface mais d'épaisseur. 

On prend alors conscience et ce d'autant plus qu'on exerce un métier en lien avec le sol, que la vie ne se développe que sur une interface. La vie terrestre ne peut s'épanouir qu'avec de l'oxigène, des sels minéraux, de l'eau, des argiles, des limons et du sable. Un agriculteur connait par coeur l'épaisseur de ses sols et la nature de ses sous-sols. Les meilleurs sols peuvent avoir plusieurs dizaines de mètres de profondeur mais la vérité commune est bien plus faible , elle oscille entre quelques centimètres et un mètre. En dessous, il se passe bien sûr des phénomènes, les racines vont chercher de l'eau, quelques bactéries vont vivre sans oxygène et dissoudre un peu la roche ,qui sera aussi attaquée par l'action de l'eau , c'est la zone du sous-sol qui reste fondamentale pour faire émerger un horizon fertile au dessus . 

 Les phénomènes vitaux pour nous et pour la vie terrestre en général sont donc compris dans les premiers mètres de l'atmosphère, puis concentrés dans le premier mètre sous nos pieds. Nous sommes loin de Mars et loin du voyage au centre de la terre. Tout se joue là, rien que là, cette zone est fragile, nous devrions en avoir conscience et le concept de zone critique peut nous y aider. Car l'adjectif critique en physique et en chimie traduit le seuil au-delà duquel se produit un changement. La zone critique est le lieu propice à l'émergence et au développement de la vie, tout simplement et quasi exclusivement. Le milieu marin est bien sûr bien plus profond et étendu , c'est un espace disponible pour l'homme mais déterminés par notre condition d'animal terrestre , notre zone critique fondamentale reste cette petite couche fertile où l'on pratique l'agriculture, l'élevage , où poussent les forêts, où coulent les fleuves et les rivières, où volent les oiseaux et évoluent les vers de terre.

Cette fine couche si fragile devrait être respectée comme la peau l'est pour l'être humain. Peau vitale de la vie sur terre, la zone critique est cependant mitée, forée, dégradée, polluée, calcinée. Notre civilisation artificialise, étanche les sols, réchauffe l'atmosphère et les mers, pollue les nappes phréatiques. Pourtant pour assurer sa survie l'espèce humaine aurait besoin de respecter et de préserver la zone critique, cela n'étant nullement incompatible avec une population humaine forte et une civilisation avancée. Il est en revanche probable que l'incontrôlable développement des technologies informatiques sans aucune contrainte autre que l'accès aux énergies ne constitue une erreur fatale pour notre avenir civilisationnel.  Tout comme les levures du raisin finissent par s'intoxiquer peu à peu par l'élévation du taux d'alcool dont elles sont à l'origine par la fermentation alcoolique , nous finirons nous aussi par étouffer dans un monde irrespirable et trop chaud sous l'action irréfléchie de notre extractivisme et de notre fuite en avant technologique qualifiée à tort de progressiste. 

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