Puisqu'il faut bien parler du gel ...le temps a remis son manteau

La France viticole a subi les conséquences de la descente d'une masse d'air froid portée par des vents du nord entre le 20 et le 28 avril. Les terroirs historiques, juchés sur des promontoires dégagés ont été épargnés tandis que les secteurs boisés, en plaine ou aux pentes trop peu marquées ont été tellement touchés que d'un jour à l'autre, les vignes à l'allure printanière ont revêtu subitement leurs atours hivernaux. Vient alors à l'esprit le célèbre poème de Charles d'Orléans pour signifier toute la force du passage des saisons et ce contraste quasi-instantané et malheureusement parfois réversible, tout au moins provisoirement.

 

 

 

 

Le temps a laissé son manteau
De vent, de froidure et de pluie,
Et s'est vêtu de broderies,
De soleil luisant, clair et beau.

    Il n'y a bête ni oiseau
Qu'en son jargon ne chante ou crie :
Le temps a laissé son manteau !

    Rivière, fontaine et ruisseau
Portent, en livrée jolie,
Gouttes d'argent, d'orfèvrerie,
Chacun s'habille de nouveau :
Le temps a laissé son manteau.

 

Le temps a donc remis son manteau le 28 avril. Bigre. 2014, 2015, 2016 nous avaient tant gâté que la tempérance de notre climat aurait pu sembler une douce évidence. Notre climat est merveilleux, Sylvain Tesson le rappelait récemment dans un échange radiophonique sur France-inter et nous aurions tort de ne pas en être pleinement conscients car cela participe de notre bonheur et presque de notre identité heureuse. Certes, je parle en vigneron bordelais épargné par les à-coups climatiques terribles subis par les cousins bourguignons ces dernières années. Il est vrai qu'on ne disserte jamais plus sur le malheur que quand on le fréquente. Ecrire, parler, témoigner permet de calmer un peu le désarroi face à un phénomène bien plus puissant que soi. Lorsqu'éclate un orage de grêle, on est à la fois abattu et subjugué par l'indomptable énergie des éléments naturels. Cette fascination relève du même état d'esprit que lorsqu'on est ébahi par les incroyables successions de phénomènes favorables à la maturation des raisins. A chaque fois, nous sommes bien plus des témoins que des acteurs de l'histoire des millésimes. Bien sûr l'effet millésime peut être contrarié par l'effet vigneron, qui saura par l'ampleur des moyens mis au service de la vigne infléchir un tant soit peu la trajectoire fixée par le climat. Mais le plus souvent, nous ne pouvons qu'accompagner le temps et seule la vinification par ses trésors alchimiques peut être guidée pour obtenir le vin le plus conforme au potentiel du millésime.

 

 

Cette saison, la résilience de la vigne est mise à rude épreuve et l'on aimerait accélérer un peu le rythme à la manière d'un magnétoscope pour voir enfin si les contre-bourgeons vont sortir, s'ils sont fructifères, si la météo de l'été et de l'automne permettront à ces raisins tardifs de mûrir convenablement. En attendant, les quelques rangs à l'ombre du soleil levant sauvés du désastre, sont l'objet de toutes les attentions. Ce seront les rares témoins du millésime 2017 théorique, qui seront récoltés en deux fois pour séparer les grappes de première et de deuxième génération, qui seront vinifiés en barrique tant les volumes seront réduits et qui feront l'orgueil des propriétés car ils auront le visage de rescapés.

 

 

Les catastrophes font la une des journaux puis on les oublie car chaque jour de nouvelles informations détournent notre attention vers de nouvelles thématiques. Dans deux ans, quand viendra le moment de vendre le 2017, peu de consommateurs se souviendront vraiment de cet épisode et ils passeront sans sourciller du 2016 au 2018 sans trop insister sur le 2017, sauf les quelques parents dont les enfants seront nés cette année-là. Je leur dirai comme d'habitude de prendre un vin liquoreux, car il se conserve longtemps. On évoquera le gel de 2017 comme une péripétie ancienne, un peu vague, un truc qui arrive aux agriculteurs et qui fait partie de leur condition, un truc normal en somme, parce que quand on accepte de se vanter des millésimes exceptionnels , il faut bien prendre sa part des millésimes pourris. Alors, je sourirai car en effet, dans mon cas précisément, j'ai bien recherché cette incertitude du lendemain, celle qui donne toujours l'envie de voir un peu plus loin.

 

 

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Commentaires : 1
  • #1

    Chantal Dubourg (lundi, 15 mai 2017 23:13)

    Tu écris vraiment bien et même si on ressent toute l'angoisse du viticulteur devant les éléments qu'il ne peut maîtriser, tu sais t'élever et philosopher en étant digne de ton grand père. Bravo!
    Et j'en profite pour réapprendre ce poème.